LA MEMOIRE EN MARCHE

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Libre, fidèle et indépendante. Jetée au vent de l'espérance, contre l'oubli et pour demain...

Médecin en enfer

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« … Soudain, provenant d’une couchette proche où gisait un squelette vivant, un éclat de rire contenu fissura le silence. Un autre son, vague imitation d’un rire humain, monta d’une autre couchette, d’un autre squelette. Puis le rire spectral se répandit comme une trainée de poudre, gagnant même ceux qui n’avaient pu voir la scène. C’était un spectacle dantesque. Des têtes de mort aux yeux vides nous regardaient furtivement du fond de l’ombre. Une horde de crânes qui nous souriaient depuis des gouffres infernaux… »

Le livre-témoignage « Médecin en enfer » évoque dans sa première partie l’action dans la Résistance du couple Sonia et Albert Haas. Elle est belge, et juive. Lui est français d’origine hongroise, médecin et juif. Unis dans la vie comme dans le combat, ils sont recrutés par les Forces Françaises Libres du Général de Gaulle, entrainés en Grande Bretagne, puis parachutés à de multiples reprises sur le territoire français. Des missions extrêmement périlleuses leurs sont confiées, dont celle d’infiltrer ensemble l’administration de l’Organisation Todt. Repérés, ils sont arrêtés  tous les deux puis déportés. Albert Haas est dirigé d’abord vers le camp de Dachau dont il réussit à s’échapper. Repris, il est enfermé à Flossenburg, camp dans lequel il subira des représailles féroces, puis à  Laurahütte, kommando extérieur dépendant d’Auschwitz, et enfin Gusen II. Sonia quant à elle est déportée au camp d’Auschwitz.

Albert Haas dans un récit « tour à tour éprouvant, douloureux, palpitant, sublime, et humble », ne pose pas la question du comment ou du pourquoi survivre dans les camps. Son métier de médecin en effet le place ailleurs dans la recherche d’un sens aux évènements traversés, même si lui aussi se trouvait engagé dans la lutte pour sa propre survie. Au quotidien, le combat qui lui était imposé par ses bourreaux, qui pouvaient être eux même des médecins (SS) n’avait pas d’équivalent dans la communauté des déportés. Il exprime ce défi permanent pour sa conscience en ces termes :  

« … la vie en camp de concentration m’avait amené à une cruelle révision de toutes les valeurs auxquelles j’avais cru en devenant médecin. Pour sauver des vies, il fallait désormais que j’en supprime d’autres. Dans ces camps de la mort, la simple survie était déjà extraordinairement précaire. Il fallait tirer parti de la moindre faille. J’étais forcé de jouer au Dieu, soit un Dieu vengeur qui détruisait le mal, soit un Dieu bienveillant choisissant les détenus qui recevraient les médicaments et les suppléments de nourriture, et cette situation était terriblement inconfortable. Quand je me sentais trop écrasé, je me disais que finalement, je parvenais à sauver la vie de nombreux détenus. Mais la consolation était maigre, et de courte durée ».

 

Cette situation constituait un supplice supplémentaire pour les médecins ou chirurgiens qui se trouvaient à ses côtés. Il devenait insupportable de délivrer les rares produits volés aux SS aux seuls « candidats à la survie », choisis sur des critères qu’aucune faculté ni aucune université de médecine n’avait imaginés jusque-là. Le Dr Haas resta profondément marqué par cette épreuve : « Les visages silencieux des déportés écartés hantent encore ma mémoire, avec leurs yeux implorants, me suppliant de leur donner quelque chose, n’importe quoi, pour les soulager, pour leur permettre de vivre … ». Mais aussi dépouillé que ces propres « patients », victime lui aussi du même défaut d’hygiène, de la même malnutrition et soumis aux mêmes menaces,  il ne lui restait qu’à puiser au plus profond de lui-même, la force de faire ces choix.  

Ce dilemme moral est le fil rouge en quelque sorte de la seconde partie de l’ouvrage, donnant au texte une dimension tragique proche de l’insupportable pour le lecteur. Plus encore que la vision des cadavres exsangues, l’évocation des choix qui s’imposaient aux médecins dans les camps, soucieux de « conserver leur dignité et de préserver l’éthique de leur profession » repoussait encore plus loin les frontières de l’esprit.

Sonia et Albert Haas ont survécu à leur déportation. Après la libération des camps, ils finirent par se retrouver en France, puis ils décidèrent de s’installer aux Etats Unis, en quête d’un Monde nouveau.

De nombreux rescapés ont fait connaître leurs témoignages sur le rôle prépondérant joué par le Dr Haas dans leur survie. Pour son engagement dans la Résistance et son action dans les différents camps nazis qu’il traversa, ce dernier se vit attribuer la Croix de Guerre, la Médaille de la Résistance et fut élevé au grade d’officier de la Légion d’Honneur. Pour mémoire, voici la citation à l’ordre de la division en date du 27 mars 1947 le concernant : « … Arrêté par la Gestapo, déporté à Mauthausen, sa situation de docteur et sa connaissance parfaite de la langue allemande le font nommer Médecin chef de Gusen II. Dans cet emploi, il a réussi au péril de sa vie à faire cesser les tueries pratiquées dans l’infirmerie, et beaucoup de nos patriotes déportés lui doivent la vie. A la libération du camp malgré son état déficient, il n’a consenti à être rapatrié qu’après le départ du dernier français. »

« Médecin en enfer » du Dr Albert Haas – Presse de la renaissance – 1986 – ISBN : 2-85616-390-4

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