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LA MEMOIRE EN MARCHE

LA MEMOIRE EN MARCHE

Libre, fidèle et indépendante. Jetée au vent de l'espérance, contre l'oubli et pour demain...

Anthologie des poèmes de Buchenwald

André Verdet fut déporté au départ de Compiègne par le convoi du 27 avril 1944. Celui-ci prit directement la direction du camp d’Auschwitz, pour finalement être redirigé vers le camp de Buchenwald le 12 mai. Les détenus y débarquent le 14. Ce convoi est identifié sous le nom de « convoi des tatoués » parce que les déportés furent immatriculés et tatoués lors de leur séjour à Auschwitz (matricule 186 524 pour l’auteur). Les raisons de ce cheminement demeurent floues.

Dans ce court recueil, André Verdet s’est attaché à mettre en lumière l’acte de résistance total que constitue l’écriture d’un « poème » au cœur d’un camp nazi, un acte éminemment « humain » alors que pour nombre de leurs auteurs, les jours étaient comptés. Son introduction, reproduite en partie ci-après, précise le sens de cette action de collecte tout d’abord (poèmes exclusivement rédigés  dans le camp) puis de publication  dans l’immédiate après-guerre :

« Au camp de Buchenwald, malgré l’épouvantable angoisse des jours passés et des jours futurs. Malgré la ronde permanente du crime sadique avec tout son arsenal de Grand-Guignol déroutant. Malgré cet estomac vide qui n’osait même plus songer que quelque part il put exister du pain blanc près d’un grand bol de lait. Malgré ces jambes et ces bras épuisés par le travail de la mort, malgré cet étrange regard obligé de fixer le très rare bleu du ciel, à travers la fumée, qui semblait éternelle, du mystérieux crématoire. Malgré la vigilance sournoise de la Bête-aux-huit-yeux du commandant nazi du camp, Bête dont la tête livide s’entourait parfois d’inquiétantes brumes errantes comme une sorte de magie noire au Lieu Maudit.

Malgré l’enfer sur la terre, des hommes ont pensé, non pensé littérairement, mais pensé humainement, pensé que quelque part, hors de cet enfer, le monde conservait encore une part immense de beauté et de bonté.

Ces hommes ne se sont pas penchés sur leurs souffrances pour s’y complaire amèrement, car cela pour eux eut été trahir. Ils se sont élevés avec force, avec tendresse, contre leur état passager d’esclave, et leur volonté a brisé les chaines. Ils continuaient à être des résistants de la première heure.

Leur souffrance a fait monter en eux un chant d’espoir, a déclenché en eux un acte d’amour fraternel. Triomphant du mal avec mépris, avec ce même sourire qu’avaient ceux qui, un peu partout, en France ou dans les Pays asservis, tombaient sous les balles fascistes, avec ce même sourire, ces hommes rêvaient déjà à des lendemains meilleurs. Et le souvenir des camarades morts, loin de les affaiblir, les rendait plus fermes dans leur croyance.

Ce sont des hommes, entendez bien, qui s’adressaient à vous. Des ouvriers, des commerçants, des artistes, des intellectuels…de toutes les nationalités représentées à Buchenwald. (…). Certains d’entre ces témoins n’avaient jamais fait œuvre d’écriture, de poèmes. Mais peut-on parler ici de poèmes ? La vérité de leur voix n’en est que plus vivante. Le lecteur ami les reconnaitra aisément à cette crudité particulière de la vision qui est leur, à cette poignance du mot juste qui monte du cœur du peuple comme une arme de justice et de fraternité.

Mais tous, des hommes libres dans le malheur, se seront rapprochés de la clarté du monde… »

Extraits des poèmes publiés dans ce recueil :

« Nul oiseau ne chante,

Dans la forêt morte.

 

Le brouillard file,

Le froid en nous ruisselle.

 

La nuit est aveugle,

Le jour est gris.

 

Où donc un enfant ?

Où donc une femme ?

 

Dans les hêtres funèbres,

Les sarcasmes du vent… »

 

Franz HACKEL

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« Je suis bien jeune encore,

Et pourtant je vais mourir.

 

Mes camarades pensez à moi, un peu,

Camarades de lutte, ô mes frères du bel espoir.

 

Pensez que j’aimais mon pays

Travailleur, honnête et joyeux.

 

Pensez que j’aimais ma fiancée,

Qui se balançait dans le rire des blés.

 

Pensez que j’aimais mon père,

Aux poings comme des grenades de la révolution.

 

Pensez que j’aimais ma mère,

Ah ! de ma mère je ne vous dirai rien…

Ma mère !

 

Pensez que je vous aimais,

Camarades, mes frères. »

 

Poème du Sergent Korotchka, soldat de l’armée rouge, recueilli sur son lit de mort par André Verdet.

Anthologie des poèmes de Buchenwald par André Verdet – Editions Robert Laffont (1946)

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