LA MEMOIRE EN MARCHE

LA MEMOIRE EN MARCHE

Libre, fidèle et indépendante. Jetée au vent de l'espérance, contre l'oubli et pour demain...

Nos nuits

« Je souris, sceptique, quand je pense qu’on a pu écrire ces deux phrases sur les femmes, l’une est de Napoléon, l’autre d’Oscar Wilde : « Les femmes ont les cheveux longs et les idées courtes », et « Les femmes, ce sexe décoratif… ». J’ai connu un monde de femmes qui pour la plupart avaient la tête rasée, pour la plupart aussi des idées longues, longues comme nos jours sans pain, longues comme nos nuits sans sommeil, longues comme notre attente… Quant au sexe décoratif, nous étions laides, enlaidies par nos souffrances, certaines maigres comme des squelettes vidés de chairs, d’autres, gonflées d’œdèmes, vêtues de défroques sales, robes rayées de bagnard, avec numéro… ! »

Catherine Ammar est née le 15 mars 1904 à Paris. Agent du Réseau AJAX, elle est arrêtée en 1944 par la Gestapo, et déportée par le convoi du 3 aout, un convoi uniquement constitué de femmes. Elle prit alors la direction du camp de Neue Bremm, puis arriva à Ravensbrück, et enfin rejoignit le kommando de Gartenfeld qui dépendait de Sachsenhausen. Elle fut libérée le 3 mai 1945 sur les marches de la mort parties de ce même camp en cette fin avril. Si Catherine survécut à sa déportation, ce ne fut pas le cas de son époux Raymond Ammar qui connut lui aussi un destin concentrationnaire et mourut dans le camp de Bergen-Belsen, quelques semaines seulement avant la libération.

Catherine Ammar n’a dans ce court ouvrage opté ni pour une posture d’historienne, encore moins de médecin, de romancière ou de journaliste. Evitant le spectaculaire de l’horreur vécue, elle s’est fixée un objectif bien plus précieux, et littérairement rare, celui de « cerner la psychologie de ces femmes qui ont vécu entre elles si longtemps, sans homme, dans des conditions exceptionnelles (…), un monde féminin des plus variés, de milieux sociaux et politiques différents » qui en quelques jours seulement n’était plus qu’un troupeau de « prisonnières des plus misérables » ! Nous y découvrons leurs prénoms, Charlotte, Berthe, Rose, Catherine, etc… autant d’amitiés capables d’aider à résister et survivre au cœur de la nuit, et même « des nuits » traversées par l’auteur et ses compagnes : « Amitié, étrange domaine… Amitié qui n’est peut-être pas le pâle reflet de l’Amour… mais le meilleur de l’Amour ? ».

Il est parfaitement inapproprié de réécrire ce qui l’est déjà, sous peine d’écrire moins vrai, et surtout d’écrire moins juste. Ainsi, je reproduis ici la préface de ce livre inclassable, rédigée par Max Juvenal, alors Bâtonnier à Aix-en-provence, lui-même ancien Colonel FFI :

« J’éprouve toujours un sentiment de crainte lorsque j’entrouvre un livre qui traite de la Déportation et de la Résistance. Comment faire comprendre aux générations qui montent, plus de vingt ans après, ce qui paraît impossible dans une époque de civilisation, alors que depuis des siècles, dans tous les pays, juristes et penseurs ont dit le respect de la personnalité humaine, que le patrimoine moral de l’humanité s’est enrichi de la pensée de Voltaire, de Goethe ou de Jaurès, alors que la société elle-même, dans sa défense contre le crime, essaie de bannir la haine et la cruauté ? Comment imaginer qu’en l’an de grâce 1943, sans que soit troublée la veule indifférence d’un monde sans foi ni idéal, des enfants innocents allaient sagement en rang, la main dans la main, vers les fours crématoires, à l’heure où leurs frères d’Europe, dans un même geste, en même formation, s’en allaient joyeusement à l’école ? Catherine Ammar (Officier de la Légion d’Honneur à titre militaire) a dissipé mes préventions, dès la lecture des premières pages de son ouvrage. D’abord parce que par sa personnalité, par celle de son entourage, elle avait qualité pour l’écrire. Ensuite parce qu’elle a écrit Nos nuits avec la simplicité de style qui caractérise ceux qui traduisent les sentiments du cœur, et qui savent éviter les effets faciles, en exprimant avec délicatesse et franchise leur intime pensée ». Et de clôturer son propos, certainement en se remémorant ses propres nuits puisqu’ancien membre des FFI, en reprenant le vers de Rostand dans Chantecler : « C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière… »

Nos nuits de Catherine Ammar – Imprimerie PURIER, Vichy (1965)

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